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L'édito

Elle était belle, la fête... attention ça pique un peu !

La fête était belle...

Oui, on a fini la saison avec une fête modeste et magnifique, qui a fait chaud au coeur à toustes celleux qui y ont participé.


Alors oui, la fête était belle, mais le bilan que nous (Jérôme, Morgane, Pablo) tirons de cette expérience a un petit goût de pas complet. Nous voulons faire de ce lieu un espace social et culturel autogéré par ses usagers, c'est-à-dire un espace qu’ils jugent nécessaire dans leur quartier ou dans leur univers, et dont ils se sentent - parce qu’ils le sont, parce qu’eux seuls peuvent l’être - responsables collectivement de la continuité. Et là, depuis un certain temps (qui commence à être très long…), on a la sensation aiguë de l’autogérer à trois, cet espace, et ça, c’est pas le but. Et le bilan de la fête est l’exacte reproduction, à l’échelle, du bilan d’étape de cette expérience.

Car voilà, même quand tout est libre, rien n’est gratuit, que ce soit en temps, en talent ou en argent, bref, en investissement, à tous les sens du terme. 

Nous tentons la contribution libre et consciente, que ce soit lors de la fête ou dans le contexte général, et si certain·e·s ont donné aussi pour les autres, en quelque monnaie que ce soit, à l’heure des comptes, force est de constater que la liberté est plus facile à pratiquer que la conscience… Il nous reste du travail à faire de ce côté-là, et ça tombe bien, c’est aussi pour ça qu’un lieu pour respirer existe. On ne va pas baisser les bras.

Ca c'est pour ce qui concerne l’argent, parce que l’argent, c’est pratique, c’est la vie quantifiée, et même s’il ne coûte pas la même chose à tout le monde, ça évite le difficile exercice d’additionner des poulets et des navets. Pourtant c’est comme ça qu’on fabrique les meilleurs plats. Mais c’est une représentation de ce qui se passe dans les autres domaines, et c’est pour ça qu’on en parle.


Une société sans pensée utopique est inconcevable.

Jean-Claude Carrière


En tous cas, elle n'est pas très intéressante.

Jérôme, Morgane, Pablo, [inscrivez votre nom ici]


Alors oui, c’est une utopie. Et non, ça ne fonctionnera pas, du moins pas tant que la personne qui pense cela en lisant ces lignes s’exclut d’emblée du champ de l’action, parce qu’elle pense d’emblée que ça ne fonctionnera pas. 


Nous voulons des utopies ! Justement parce que nous traversons depuis plus de trente ans une période sans utopies, une période où toutes celles qui avaient été patiemment développées depuis les Lumières ont été disqualifiées, d’une part par une génération qui avait tout vu et tout essayé - si, si - et qui s’est appliquée à faire passer ses échecs et ses revirements pour des impossibilités objectives et indépassables, et d’autre part par le triomphe de la pensée unique lors de l'effondrement du bloc de l’Est sur l’air de “Alors, vous voyez bien qu’il n’y a pas d’autre voie”...

Pas d’autre voie… Ce serait triste, non ?


Et nous, et les générations qui ont suivi, nous avons été bercés par cette petite musique confortable. Et nous avons beaucoup accepté cela comme un état de fait, cherchant dans l'individu une émancipation qu’on ne pensait plus pouvoir être collective. Et pas plus tard que l’année qui vient de s’écouler, nous avons atteint le paroxysme de ce que cette musique pouvait avoir d’enfermant, avec pour accompagnement la batterie de mesures ou de contextes liberticides et isolants qu’on a profité du moment pour nous caser, comme on le fait en temps normal pendant les vacances, et une abstention à ses sommets lors des récentes élections, signe désincarné d’un désespoir mollasson et général…


On nous a enlevé le droit à rêver. Il y a longtemps.


Que faire ?

Il faudrait pouvoir comprendre que les choses sont sans espoir

et être pourtant décidé à les changer.

attribué indifféremment à Michel de Montaigne, Rainer Maria Rilke,

et Francis Scott Fitzgerald



Revenons d’abord sur ce qu’est un lieu pour respirer (ou plutôt sur ce que nous (Jérôme, Morgane, Pablo, qui se sont mis d’accord sur cet édito) voudrions que ce soit, puisque c’est ce que chacun·e veut). 

En quelques mots, nous le définissons comme un espace de liberté, ancré dans son quartier et dans sa planète, un lieu d’éducation populaire et d’expérimentation autogéré par ses usagers, accessible à toustes (adhésion et événements en contribution libre et consciente), sans programmation propre, et où l’on peut effectivement faire ou programmer ce qu’on veut à la seule condition que cela soit pensé pour rassembler le plus de personnes possible - des personnes le plus possible différentes de celles qui proposent l’événement ou l’atelier. Un endroit où, à sa modeste échelle, le faire-ensemble amène une nouvelle façon - ou plutôt une façon oubliée - de construire et d’habiter le monde. Bref, une utopie concrète à deux pas de chez soi.


Nous nous investissons dans ce projet parce que nous pensons qu’il vaut la peine d’avoir une chance d’exister, et parce que nous avons, à un moment donné, la volonté, l’énergie et le temps pour aider à l’impulser. Mais pour moi, un tel projet (un projet en général, d’ailleurs) n’est intéressant que s’il est viable, c’est à dire que cette volition qui l’a permis peut perdurer quelle que soit l’équipe qui s’en occupe - c’est à dire qu’il est lui-même producteur continu de la volition qui le fait exister -, qu’il ne repose pas sur les épaules de quelques personnes qui, si elles partent, feront s'effondrer l'édifice, bref, qu'il a les moyens structurels de sa pérennité. Dans ce sens, un lieu pour respirer n’est toujours pas viable. Et travailler depuis bientôt deux ans sur un projet utopique qui ne démontre en rien sa viabilité est fatigant, et chaque fois plus fatigant. La vie est courte, et les projets ne manquent pas.


Nous pensons qu’un sursaut possible pour récupérer ce droit à rêver passe par là, par le fait de faire ensemble, collectivement proches, peut-être pas la révolution, pas tout de suite, pas celle-là, mais au moins une action pour ne pas tout lâcher, comme un ciné-club ou un atelier cuisine, et à défaut de Grand Soir se fabriquer de beaux petits matins, et si avec tout ça on n’arrive pas au Monde d’Après, arriver au moins à celui de l’Apéro.


Concrètement

Ceux qui parlent de révolution et de lutte de classes sans se référer explicitement à 

la vie quotidienne, sans comprendre ce qu’il y a de subversif dans l’amour et de positif

dans le refus des contraintes, ceux-là ont dans la bouche un cadavre.

Raoul Vaneigem - Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations


Les utopies concrètes sont des zones autonomes temporaires, comme le théorisait Hakim Bey dans le livre éponyme. Elles peuvent durer indéfiniment, mais ne peuvent vivre qu’au présent, sous peine de s'institutionnaliser, se compromettre et s'enliser (la fête devenant festival). Nous avons essayé de résoudre cette quadrature du cercle, d’abord à une dizaine, aujourd’hui à trois - bientôt plus peut-être grâce à l’investissement de nouvelles volontés - en mettant sur pied une machine à rêver dont le mode de fonctionnement reposerait sur l’enthousiasme, la conscience et l’investissement de ceuxelles qui pensent important qu’un tel lieu existe et agisse.


Nous ne nous battons pas pour faire exister un lieu coûte que coûte. Nous ne nous battons pas pour offrir au public un lieu d'accueil, de convivialité et de bien-être. S’occuper d’un lieu en bénévoles, trouver tous les mois l’argent pour le faire exister est une expérience à la fois d'une grande richesse - les rencontres, l’euphorie des projets, la perception de problématiques qui nous avaient échappées - et d’une grande ingratitude - comptabilité, ménage, courses, médiations, soucis divers… Nous le faisons parce que nous sommes de ceuxelles qui pensent important qu’un tel lieu existe et agisse, mais un tel lieu, intéressant et viable, ce serait avant tout un lieu qui motive bien au-delà de nous, et pour lequel chacun se bat.


Aussi nous commençons à être fatigué·e·s. Sans doute parce que malgré l’enthousiasme affiché par beaucoup en ce retour de vacances, nous ne sommes plus très sûr·e·s de l’intérêt et de la viabilité du projet, en tous cas pour d’autres que nous et quelques autres.

Nous avons calculé que pour survivre sur ce modèle économique, où les consommations paient le différentiel de loyer et de charges, il faudrait organiser environ 8 événements par mois (il y a déjà 4 Apéros du jeudi, il faudrait imaginer le reste - projections, débats, concerts acoustiques, etc.). Ce que nous faisons, la plupart du temps à 3, représente un investissement en temps important, de quoi effrayer le 4ème qui se proposerait. Mais si nous étions 10, ou 20 ? Si la plupart ne fournissait ne serait-ce que 2 ou 3 heures par semaine, par exemple en organisant et animant un événement ou un atelier, en dessinant une affiche ou en préparant l’Apéro (ce qui n’est pas la part la plus désagréable), cela représenterait une part importante du travail. Et surtout, cela signifierait qu’il y a suffisamment de gens pour trouver important qu'existe et agisse un tel lieu.

Mais après tout, rien n’est indispensable.


Êtes vous des consommateurs, ou bien des participants ?

Graffiti sur le rideau de fer de la scène du Théâtre de l’Odéon, mai 1968 

Un Lieu Pour Respirer

Après avoir été porté pendant 17 ans par l’association Khiasma, le 15 rue Chassagnolle a été repris début 2019 par un collectif de bénévoles, habitants et représentants de structures associatives, afin d’en faire un lieu de convivialité, de culture, de transmission, d’échanges et d’expérimentation. Un lieu porté par toutes et tous et à la portée de chacune et de chacun : Un lieu pour respirer.