Comme un lundi

«Ce dont la fin de Khiasma est le nom»

Ecrit par Olivier Marboeuf

Quand un petit centre d’art associatif tel que l’Espace Khiasma ferme dans la proche banlieue de Paris, en Seine-Saint-Denis précisément, c’est forcément un signe des temps. Des temps où ce, celles et ceux qu’il a défendu et contribué à rendre visibles, qu’il s’agisse des artistes, des auteur.es, des penseurs et penseuses ou des questions qui fâchent, des habitant.es indésirables, des pratiques minoritaires, des expériences de l’art ou des formes de vie et d’hospitalité, manquent cruellement de voix dans une société qui vacille. Khiasma a montré avec d’autres qu’il y avait quelque chose qui se passait là, qu’une solution à la violence comme projet politique existait et qu’elle n’était pas facile, qu’elle demandait chaque jour des efforts considérables. 

Une histoire se termine mais pas seulement celle d’un lieu. Peut-être aussi celle d’un territoire et de ses utopies concrètes. Affaire à suivre. Khiasma a poussé comme nombre de ses collègues sur les terres fertiles d’une banlieue qui s’était donnée les moyens de parler et de regarder dans les yeux tous ceux qui ont fait de la peur leur commerce.

La région la plus riche d’Europe est aujourd’hui devenue la moins hospitalière, errant sans programme d’un fantasme électoral à l’autre, spectre d’une culture apportée à tous au mépris de la vie de chacun et de ce qu’elle produit comme savoir. L’électeur fatigué est devenu le seul habitant de cette carte. Et l’épuisement la seule forme confuse de consentement. Le Grand Paris s’invente de son côté dans une nouvelle colonisation amnésique des territoires pauvres, piétinant une terra nullius, en attendant les prochaines révoltes du génie indigène qui respire encore sous le béton ciré. Ça nous rappelle forcément quelque chose au moment où d’autres rêvent de se réconcilier avec l’Afrique, sans les arrières pensées grossières de grand-papa, cela va sans dire. Chacun fabrique donc son petit monde dans le bac à sable des élites pendant que la puissance publique, elle, applaudit en docile spectatrice la leçon des riches sans plus jamais interroger une faiblesse qu’elle s’est inventée comme maladie. Et il se dit à l’heure du dessert d’un repas bourgeois que décidément les emplois aidés ça ne sert à rien, sans croiser le regard des domestiques qui s’affairent en silence et versent la boisson saluant cette boutade un peu acide qui fera bientôt loi. Les conseillers surpris par cette annonce soudaine font circuler un peu trop tard de vagues analyses bâclées dans la nuit qui prouvent par la science ce que la voix du maître a dit. La voix est virale, sa politique est vitesse. Et la femme de ménage qui a traversé la banlieue à l’aube, son pass Navigo durement négocié à la main, trouve les restes encore fumants de cette belle décision sur une table fatiguée.

La fermeture de l’Espace Khiasma ne parle donc pas seulement de Khiasma, mais de toutes les structures de l’art et de la culture qui se sont fabriquées dans la fragilité d’une économie du projet, où les dossiers et les bilans consomment plus de temps que le soin que l’on doit à la transmission, à la relation, à faire société. Où l’on est condamnés à faire semblant ou à périr de trop donner. On l’a vu s’installer à la fin des années 90 et elle est là maintenant, cette belle économie désastreuse qui ne sert qu’à nourrir une machine aveugle. Pas assez de financements stables qu’appellerait une mission de service public de la culture et un désir de contrôle du politique qui ne laisse plus d’espace à la délégation, à l’innovation réelle, à la recherche de l’accord dans le temps long, à la pratique des désaccords avec une population qui en sait plus que les brèves de BFM.

Toute cette musique sonne faux et même l’orchestre n’y croit pas. La professionnalisation du secteur ne sert plus que des désirs de vigiles de la culture, d’agents de sécurité des expériences sensibles de l’art, de CDD de la déradicalisation, de service civique de la peur. Il faut reprendre notre souffle car nous avons beaucoup couru sans jamais un moment de répit. Et ainsi nous avons validé sans le vouloir cette économie culturelle qui nous tue, cette couverture trop petite que l’on tire dans tous les sens. Et la seule solution qui s’offrait alors à nous était d’inventer un lieu de consommation, une petite industrie culturelle désirable et obéissante qui ferait semblant qu’elle ne met pas dehors les présences et les corps dangereux. Nous pensons qu’il y a d’autres voies possibles. Il nous faut arrêter de courir pour les explorer et découvrir ce que la culture pourrait devenir, dans un monde qui décide de ne plus accélérer et prend conscience de ses limites. Et ce faisant, invente une autre écologie de pratiques, une autre manière de partager et de produire un bien commun. Et les vies qui vont avec. La parole politique est devenue vitesse pure, elle ne doit plus nous traverser sans encombre, elle doit sentir la matière dont nous sommes faits, dont est fait le lieu qui nous habite, une hospitalité rugueuse, un alliage qui a de la mémoire.

Khiasma s’en va donc. Il faut apprendre à disparaître. A devenir une fable qui agit et empoisonne. Que d’autres vont rejouer, défaire et refaire ailleurs. Et la belle ne viendra pas mendier sa survie. C’est ainsi. Restes d’une conscience de classe, comme on disait au XXème siècle. Nous allons bientôt veiller autour de la morte élégante qui fait des clins d’œil du fond de son cercueil. Nous soustraire au regard dans son sillage. A ceux qui ont pris mandat pour détruire, nous disons que nous faisons alliances avec les morts, que nous chérissons la cendre qui nourrit les futurs. A ceux qui font économie de la violence et lustrent les statues de banquiers, nous disons que nous ferons notre retour dans un autre corps et un visage sale. Ce n’est pas commun de dire au revoir ainsi, on aimerait une tribune qui réclame quelque chose. Nous ne réclamons rien. Nous sommes là.

On se dit donc tout juste au revoir et à bientôt.

Publié le Mardi 16 octobre 2018
Modifié le Samedi 18 mai 2019